« Je ne sais si les fourmis se distinguent entre elles. Je ne sais si une girafe parait aux yeux d’une autre girafe distincte d’une troisième. Je ne sais si dans une nuée de mouche chaque mouche n’a pas l’impression de se perdre dans un cauchemar de têtes identiques à la sienne. Ce qui est certain, c’est que dans notre minutieux univers humain, nous faisons, avec une patience de fourmi (laquelle, comme je le disais, n’a peut-être pas besoin de ce talent), la différence entre moi et lui et entre chaque personne que nous voyons dans le métro tous les jours. Comme dans un kaléidoscope dont les fragments de verre sont des yeux, des nez, des lèvres, des barbes, des cils et des cheveux, les visages des autres se combinent à l’infini pour nous offrir à chaque fois une identité distincte. Dans la multitude des différences, nous reconnaissons notre singularité.
Le monde d’Antonio Segui ne semble pas avoir d’autre dessein. Ses innombrables combinaisons de traits créent, par ses lignes épaisses et sûres, toute l’humanité (sauf nous) pour que, à travers notre absence, nous sachions qui nous sommes. Son oeuvre est, dans son ensemble, une sorte de carte d’identité inversée, où tout ce qui ne nous identifie pas personnellement (un menton trop prononcé, des pommettes trop saillantes, un iris incolore ou tout noir) défile sous nos yeux en évitant l’écho d’un miroir. » Alberto Manguel (Extrait, Les pièces d’identité d’Antonio Segui)
